15 mars 2010

Deauville Asia 2010, le bilan


La 12e édition du Festival du film asiatique de Deauville s'est achevée hier soir. Après une édition 2009 un peu terne, où les quelques belles réussites (The Shaft en compétition, The Chaser lauréat d'Action Asia) et petites révélations (Members of the Funeral, Claustrophobia, Trivial Matters) étaient un peu noyées dans une masse de films anecdotiques voire franchement médiocres, sans éclat en ce qui concerne la sélection panorama et marchant au remplissage pour Action Asia, l'édition 2010, elle, a nettement relevé le niveau. Certes, il y a eu encore quelques ratés, le plus évident étant la projection en avant-première de Chengdu I Love You, omnibus qui a perdu un de ses trois segments en route, et à l'arrivée une purge inconcevable présentée, cerise sur la kacha, dans une copie très douteuse. Dommage, encore, que la compétition officielle doive se trainer des boulets comme True Noon, venu du Tadjikistan, qui semble, comme L'Enfant de Kaboul l'an passé, sélectionné pour de mauvaises raison qui n'ont que peu à voir avec le cinéma. Dommage enfin que le seul candidat indien soit The Eternal, insulte à toute une cinématographie par un cinéaste, Rituparno Ghosh, qui nous avait déjà assommés avec son fadissime Chokher Bali. The Eternal a au moins pour lui l'humilité de son prologue: deux personnages-navets qui, regardant l'horizon, se demandent "c'est quoi, la latitude?", pour enchainer sur un très à propos "c'est quoi, au juste, le cinéma?" - manifestement, Ghosh n'en a lui non plus aucune idée.

Hormis ces quelques impairs, l'édition 2010 a pourtant été de qualité. La sélection reine, la compétition, a fait part d'une audace qui aura cruellement manqué l'année passé. Avec la présentation d'ovnis comme le Symbol de Hitoshi Matsumoto, ou la présence d'un cinéma d'auteur plus radical (Judge, de Liu Jie, ou My Daughter, de Charlotte Lim), la compétition comportait quelques gagnants potentiels d'un solide niveau. Matsumoto, star de la télé nippone qu'on a découvert lors de la présentation, à la Quinzaine des réalisateurs, de son précédent film, le dingo et hilarant Dai Nipponjin, a confirmé son talent comique et son inventivité débridée avec Symbol qui, comme Dai..., n'est pas seulement un craquage en roue libre mais un écrin rigoureux à une originalité sans limite, qu'il s'agisse de gags visuels ou de structure scénaristique. Liu Jie, lui, a confirmé les espoirs que son Dernier voyage du juge Feng avait fait naître, tandis que la jeune cinéaste de Malaisie, Charlotte Lim, faisait figure de petite révélation avec un My Daughter qui aura écumé pas mal de festivals, en y remportant quelques prix. Autre premier film et révélation, Au revoir Taipei, bulle taïwanaise de fantaisie nocturne où la nonchalance colorée installée par son jeune réalisateur, Arvin Chen, finit par charmer.

Autre réussite: le panorama, composé d'avants-première hors compétition. Toujours sans date de sortie française, City of Life and Death, de Lu Chuan, avait inexplicablement manqué la marche d'une sélection cannoise en 2009, alors qu'il s'agissait d'un des noms les plus murmurés avant l'annonce officielle. Le film de Lu Chuan, qui tutoie le chef d'œuvre, aurait eu non seulement sa place, mais aussi son mot à dire sur le palmarès. Ne jouant ni sur l'héroïsation outrancière, ni la victimisation à grosses larmes, City... est d'abord un monument de mise en scène, racontant la mise à sac en 1937 de Nanking, la capitale chinoise, par l'armée japonaise. Lu Chuan n'élude jamais la barbarie insensée du conflit tout en parvenant à ne pas se vautrer dans le spectacle complaisant. Plus fort, City..., modèle d'écriture, parvient à faire exister sa chorale de personnages en assez peu de temps de présence à l'écran, donnant une profondeur humaine à sa reproduction d'un enfer sur Terre. On n'espère qu'une chose: que le long métrage trouve la place qu'il mérite dans les salles. L'autre temps fort de ce panorama était la présentation, en ouverture, de Lola, nouveau film de Brillante Mendoza. On a déjà dit sur FilmDeCulte tout le bien qu'on pense de l'encore jeune cinéaste philippin, ce Lola, au niveau de ses meilleurs longs-métrages, ne fait que confirmer.

Le palmarès du jury présidé par Pascal Bonitzer aura, lui, été à la hauteur, sacrant Judge qui fait un beau gagnant. Au revoir Taipei partage le prix du jury avec le plus lourdingue Paju, tandis que My Daughter reçoit un très juste prix de la critique.

En espérant que la 13e édition sera aussi sous le signe de l'ambition et des surprises: rendez-vous l'année prochaine à Deauville!

14 mars 2010

Le Palmarès


Lotus du meilleur film: Judge
Lotus du jury (ex-aequo): Au revoir Taipei & Paju
Prix de la critique internationale: My Daughter
Lotus Action Asia: The Sword with No Name

A tous les gagnants: un grand congratulations!

Le Palmarès de la rédaction


La rédaction de FilmDeCulte a visionné tous les films en compétition - oui tous! Et vous propose en exclusivité son palmarès rêvé. Lancez les danses de geishas, c'est parti!


Nicolas Bardot
Aneka Award du Meilleur Film: Symbol
Prix du Jury: My Daughter

Gregory Coutaut
Aneka Award du Meilleur Film: Symbol
Prix du Jury: Au revoir Taipei


Nicolas Bardot
Froggy Mix Award du pire film: The Eternal
Mention spéciale à True Noon

Gregory Coutaut
Froggy Mix Award du pire film: The King of Jail Breakers

Sawasdee Bangkok


Quatre réalisateurs thaïlandais portent un regard personnel sur Bangkok, la capitale de la Thaïlande. Quatre points de vue sur cette ville pendant une journée, à travers les vies de ses habitants, grands et petits, jeunes et vieux, riches et pauvres, formant ensemble un kaléidoscope riche en couleurs à l’image de Bangkok.

Sur le modèle d'un Paris je t'aime, Sawasdee Bangkok (bonjour Bangkok!) donne l'occasion à quatre jeunes réalisateurs thaïlandais de se faire la main sur cet exercice de style. Premier à entrer en piste, Wisit Sasanatieng, réalisateur des Larmes du tigre noir, de Citizen Dog et du Pensionnat, signe un court aussi calorique que ses précédents films, où le conte confine à la niaiserie, avec son héroïne aveugle qui, aidée d'un ange, découvre la ville d'un autre oeil. Le prometteur Aditya Assarat, auteur du beau Wonderful Town, signe un court de petit rien, mais réussit néanmoins la petite performance, avec une histoire minimalistissime (les atermoiements amoureux d'un couple sur sa fin et d'un autre qui se crée), d'installer une atmosphère et des personnages vivants. L'inconnu Kongdej Jaturanrasamee signe le court le plus faible, racontant, un peu comme Assarat, un tas de petit rien (un jeune homme et une prostituée, la nuit à Bangkok, lancez Catherine Lara) mais cette fois sans rien en faire (si ce n'est plaquer une voix-off qu'on imagine un temps ironique - alors que non). Enfin, vient le nom le plus confirmé de la sélection, Pen-Ek Ratanaruang, auteur, entre autres, des brillants Last Life in the Universe et plus récemment Nymphe. Ratanaruang conte la nuit d'une jeune femme, de virée en night-club jusque sa panne de voiture, sous forme de petite fable. Le ton d'abord comique à pépées alcoolisées, l'héroïne à fort tempérament et la chute évitant la sortie de piste font la relative réussite d'un segment qui, comme celui d'Assarat, tire plutôt cet omnibus (un peu anecdotique) vers le haut.

3/6

The Eternal


Aniket, cinquante-cinq ans, est l'un des réalisateurs les plus en vue du Bengale. Deepti, sa femme, est une ancienne actrice dont il est tombé amoureux et qui a tout sacrifié par amour. Lorsqu'Aniket tombe sous le charme de la jeune comédienne de son dernier film, Deepti est furieuse.

Dernier jour de la compétition, et l'Inde vient enfin se placer dans le panorama asiatique de cette édition avec ce film qui, il faut bien le dire, a tout du quota. Lent comme un éléphant et terne à en pleurer, The Eternal cumule les clichés de cinéma exotique sur-auteurisant ; la photo ci-dessus pourrait d'ailleurs tout aussi bien provenir d'un autre film tellement elle est l'antithèse de ce film statique et poussiéreux, très loin de Bollywood. Trois histoires sont ici entremêlées : l'avant, le pendant et l'après de la mort d'un génie du cinéma de Calcutta, thème prétexte aux clichés les plus vieillots (les grandes actrices sont forcément des grandes menteuses, qui finissent forcément abandonnées...) et aux considérations philosophiques les plus prétentieuses sur l'Art avec une majuscule. La question "What is a movie all about?" revient en leitmotiv, et pourrait au final s'appliquer ironiquement au film, qui ne fait rien d'autre que ronronner de satisfaction de sa propre ambition. Manque de bol, les extraits des "films dans le film" censés nous prouver le génie du protagoniste ressemblent au final à des sketches parodiques, mais sans une once d'humour.

1/6

Au revoir Taipei


La plus grande librairie de Taipei a un client étrange - il n'achète jamais rien mais passe toutes ses nuits dans les rayonnages, feuilletant des manuels de français. La fiancée de ce dernier est partie vivre à paris et il rêve de la rejoindre. Lorsqu'un vieux gangster lui propose un marché - un billet d'avion pour paris en échange d'une « livraison spéciale » - la tristesse n'est plus de mise…

Petite fantaisie romantique sans grande prétention, sous forme de jeu de piste nocturne dans un centre-ville tout en néons, Au revoir Taipei met face à face un héros lunaire et une mafia des bacs à sable, dans un univers gentillet et surtout plein de couleurs dignes des Herbes folles (les smokings sont par exemple oranges), où les flingues sont en pastique et où le fameux colis après lequel tout le monde court pourrait tout aussi bien contenir des autocollants Digimons. Bref, plus nonchalante que vraiment funkytown, la baladounette aurait gagné à avoir un peu plus de punch pour la rendre un peu moins anecdotique mais le coté sympa et décontracté de l’ensemble est suffisamment contagieux pour tenir largement la route.

4/6

Chengdu I Love You


Deux histoires d'amour qui se déroulent dans la ville chinoise de Chengdu. Dans la première située en 2029, une danseuse de samba veut exaucer deux souhaits : retrouver le garçon qui l'a sauvée lorsqu'elle était enfant et mettre la main sur l'homme qui a fait souffrir son cousin. Dans la deuxième, située en 1976, le jeune patron d‘un salon de thé tombe amoureux d'une très belle serveuse.

Qu’est ce qui a bien pu passer par la tête des organisateurs pour passer ce truc à l’horaire prime-time du samedi soir, moment-clé du weekend où la mamie deauvillaise revêt ses plus beaux atours pour remplir presque à ras-bord (pour une fois) la grande salle de 1500 places ? Qu’a-t-elle pu penser de cette ignoble bouillie visuelle et scénaristique ? Chengdu I love you est donc composé de deux court-métrages qui semblent rivaliser de mauvais goût et de débilité, censés raconter des histoires similaires, mais le seul mini point commun n’est révélé que dans la toute dernière minute (et de manière plus tirée par les cheveux, tu meurs), après 1h18 (qui parait beaucoup plus longue) à base d’art martiaux avec une théière (!), de bague qui crache de la poudre soporifique et de vision du futur qui semble vouloir mixer Millennium Mambo et Strange Days mais finit par ressembler surtout à un medley des clips de Janet Jackson. Le tout dans une copie tout simplement dégueulasse, avec une non-qualité de son indigne de tout festival. On se pince en voyant le nom de Fruit Chan (même pas un homonyme) au générique de ce qui ne ressemble à rien d’autre qu’à des rushes mal montés.

0/6

13 mars 2010

The King of Jail Breakers


Japon, fin des années 20. Masayuki Suzuki est un prisonnier qui s'échappe systématiquement de la prison dans laquelle il est incarcéré pour être sciemment repris et mis à nouveau en prison...

Après l'excellent Symbol, d'Hitoshi Matsumoto, une autre star née à la télé nippone déboule en compétition à Deauville. Itao Itsuji, vu depuis, entre autres, chez Hirokazu Kore-Eda (Air Doll), signe, avec The King of Jail Breakers, son premier film, et exploite de façon assez inédite son postulat minimaliste: à la fin des années 20, un homme s'évade de prison, avant de s'évader encore. Encore. Et encore. Et d'être, à chaque fois, repris avec une aussi désarmante facilité. La fugue portée au rang d'art, où les tours de passe-passe d'un roi de l'évasion passent quasiment pour une performance, sans but revendiqué. Itao Itsuji réussit son film d'aventures surréaliste, au héros qui jamais ne prononcera un mot. Dommage que The King... ne se perde dans quelques détours psychologisants et surtout une fin pirouette-cacahuète assez dispensable.

4/6

My Daughter


Faye, dix-huit ans, vit avec sa mère célibataire qui l'a élevée seule. Faye ressent à son égard des sentiments contradictoires d'amour et de haine.

Premier film d'une assistante de Tsai Ming Liang et de Ang Lee, My Daughter raconte l'histoire, en Malaisie, d'une mère et de sa fille. Et de leur lien renversé: c'est l'adolescente qui s'occupe de sa mère, épave au cœur cassé et quelques bleus sur le visage. La cinéaste Charlotte Lim expulse les scènes dramatiques, par l'ellipse ou le décadrage, captant avec pudeur le quotidien et sa routine douce-amère, racontant en creux la relation houleuse entre ses personnages. "Tu sais ce qu'on dit de toi?", lance, à bout, la fille à sa mère. Relation houleuse certes, mais aussi récit d'une protection, fragile, Lim décrivant avec justesse les contradictions qui animent son héroïne. La réalisatrice, comme la tortue qu'elle filme empêtrée sur le dos mais qui finalement retombe sur ses pattes, trouve peu à peu, par touches impressionnistes, l'équilibre parfait entre une certaine grâce et une gravité, une délicatesse sans sensiblerie de poupée - petit film mais vraie petite révélation.

4/6

City of Life and Death


Chine, décembre 1937. Le pays est en guerre avec le Japon. Les troupes japonaises arrivent aux portes de Nankin, la capitale du pays. Après des semaines de bombardement, la plupart des habitants et des représentants des gouvernements étrangers ont quitté la ville en ruine.

La vie et la mort dans une même ville. D'abord ville exsangue, décor fantomatique de scènes de batailles massives aux impressionnantes chorégraphies, Nankin devient le havre bouillonnant d'une cohabitation forcée entre opprimés et envahisseurs, alternant violence et espoir. La vie et la mort en un seul film. Divisés en deux parties complémentaires, City of Life and Death saisit tout d'abord par sa mise en scène d'un monde où seule existe la foule, celle des soldats ou des anonymes, face à une violence filmée ici sans complaisance ni fausse pudeur. Violence qu'on retrouve dans une deuxième partie, très différente, succession de gros plans et scènes d'intérieur, où les personnages acquièrent enfin des noms, la parole, une vie, faisant évoluer le film vers un coté plus émouvant, où l'écriture brillante parvient à éviter miraculeusement tous les clichés qui guettaient au coin de la porte cette grande fresque historique : manichéisme, mélodrame pachydermique, sur-héroïsation des personnages... Mais City... est une grande réussite au-delà de tout ce qu'il évite, c'est grâce à la sincérité rare et la subtilité de son regard sur ce passé commun qu'il se montre largement à la hauteur de sa grande ambition.

6/6

Serbis - Hommage à Brillante Mendoza


Serbis est projeté dans le cadre d'un hommage au cinéaste philippin Brillante Mendoza. Pour lire la critique, cliquez ici!

Judge


1997, nord de la Chine. Qiu Wu est condamné à mort pour avoir volé deux voitures. Une coïncidence fortuite a voulu que le juge qui a suivi le dossier ait perdu sa fille dans un tragique accident de voiture perpétré par un voleur de voiture. Mais un changement récent dans les textes de loi peut permettre à Qiu Wu d'éviter la sentence...

Déjà dans son premier film le Chinois Liu Jie collait aux basques de la justice, tribunal itinérant qui crapahute dans les montagnes chinoises dans Le Dernier voyage du juge Feng, où le crépuscule d’un homme, un juge, se mêlait à celui d’un système archaïque. Judge, deuxième film de Liu Jie, confirme le talent de son auteur. La justice chinoise encore, mais l’approche ici est différente. Liu Jie fait le portrait d’une justice qui se monnaie, où le jugement est un service ou une vengeance, dans une période clef où les lois sont sur le point d’être changées. On craint un temps que le long métrage ne reste bloqué dans l’édifiant-étouffant, mais le développement scénaristique, malin, évite le piège en s’attachant peu à peu à un visage plus qu’à son grade, à ses doutes et à sa conscience malmenée dans un décor jusqu’ici froid comme une prison. Judge, à mi-chemin de la compétition, s’installe déjà comme un favori logique pour la récompense suprême.

4/6